by c.Breton

Léviathan en vitrine

Édito au numéro 36/Juin 2020/Baleines de foire, baleines de muséums - par Cécile Breton

« Malgré cette constance, on notait chez ce brave capitaine Bildad un certain manque de la plus ordinaire cohérence […] bien qu’il se proclamât ennemi juré du sang versé entre les hommes, il avait, serré dans son manteau étroit, répandu à flots celui du léviathan. »
Moby Dick ou le Cachalot,

Hermann Melville, 1851

Ce léviathan blanc serait-il un ancêtre de Moby Dick ? Jonas jeté dans l’eau, peinture d’Abel Grimmer, peintre flamant du XVIe siècle (Metropolitan Museum of Art/CC).

Il arrive parfois que, désœuvrés – comme cela arrive lorsque l’on est coincé chez soi pour une raison ou une autre –, nous allions fouiner dans la poussière des volumes qui trônent en haut de la bibliothèque sans que nous sachions vraiment comment ils y sont arrivés. Je parle des “classiques”. Il n’est pas toujours facile d’ouvrir ces monuments qui, reconnus par tous comme tels, en deviennent intimidants. Nous connaissons tous vaguement les histoires qu’ils contiennent sans même les avoir lus. Mais l’opinion du Lagarde et Michard est souvent succincte et la vérité d’un livre dépend toujours de son lecteur.

Est-ce ainsi que j’ai rencontré Moby Dick ou le cachalot ? Peu importe comment puisque nous nous sommes rencontrés. Le “pitch” mettant en scène un capitaine unijambiste, un cachalot blanc, la lutte entre le bien et le mal… (rien que ça) m’avait suffisamment intriguée pour ne pas me laisser impressionner par cette somme de 800 pages. Pour un marin chassant la baleine à la voile au beau milieu du XIXe siècle nul doute que “le mal” se trouvait dans l’eau et “le bien” sur le pont, mais à une époque où les rôles se sont inversés, j’avais voulu en avoir le cœur net.

Trêve de suspens pour ceux qui ne l’ont pas lu, si la poursuite du cachalot par le capitaine Achab est bien la colonne vertébrale du livre, Moby Dick est bien plus qu’une épopée maritime. C’est sans doute ce qui lui a valu le dédain de ses contemporains.

Moby Dick est ce que j’appellerais pompeusement un “livre monde”, à la fois témoignage ethnographique, traité philosophique, recueil poétique, étude naturaliste et sociale, comédie et tragédie à la fois. Vous y trouverez surtout le portrait teinté d’ironie de la condition humaine. Et si c’est bien la peur qui domine le narrateur, comme tout l’équipage, lorsque charge le léviathan – on a attribué à Melville l’analogie entre le cachalot et le monstre biblique – Ismaël perçoit déjà autre chose qu’une masse formidable et enragée.

Comme dans la phrase en exergue, qui parait presque involontaire, on ressent chez lui l’étincelle de la curiosité, la naissance d’une interrogation à propos, cette fois, de la condition animale.

Pendant la campagne de pêche de plus de deux ans pour laquelle Melville s’embarqua, il relia l’archipel des Galapagos et, dans sa nouvelle Les îles enchantées il pastiche le Voyage d’un naturaliste autour du monde de Charles Darwin*. On sait aussi qu’il emprunta – sans doute parce qu’il négligea de les rendre – des ouvrages scientifiques à la New York Public Library. Parler de début de “conscience écologique” serait anachronique, mais notons que la curiosité est toujours l’étincelle à l’origine du changement de regard sur l’animal, aussi terrifiant soit-il.

* Ce que j’ai appris grâce à une excellente édition conjointe des deux textes aux éditions “Le mot et le reste” et surtout à mon non moins excellent ami Benoît Grison.

On pourrait se réjouir du fait que le progrès ait rendu obsolète l’utilisation du spermaceti, le blanc de baleine, s’il ne l’avait pas remplacé par le pétrole. La “grande pêche” est déjà sur le déclin à l’époque où les élégantes de notre couverture, agrippées à leurs ombrelles, s’apprêtent à pénétrer à l’intérieur du monstre réduit à l’impuissance. Dans une sorte de mise en abime funèbre, le public se laisse engloutir pour voir Jonas se faire engloutir et ce, malgré l’atmosphère nauséabonde qui devait régner dans l’animal approximativement embaumé. Nous aimons tous le danger sans risque. C’est bien différent lorsqu’il se présente…

 

Whalers, œuvre de J. M. W. Turner, commande d’une compagnie baleinière. H. Melville a fait connaissance avec le travail de Turner lors de son voyage à Londres en 1849 (Metropolitan Museum of Art/CC).

Terreur, fascination, admiration, Moby Dick nous donne une idée des sentiments contradictoires qui agitaient l’homme du XIXe siècle à l’évocation des plus grands animaux ayant jamais vécu sur Terre, à la fois pourvoyeurs de grands profits et d’une mort sans sépulture.