Et voilà où nous en sommes ! On pensait pouvoir souffler et une minuscule souris femelle arrive avec son chromosome Y comme une boule de bowling dans le jeu de quilles de nos certitudes. Si elle avait fait l’effort d’être plus virile que ses consœurs, moins fertile, moins maternelle, moins fille en somme, ç’aurait été pardonnable ! On ne peut plus se fier à rien ni personne, pas même à l’édito d’Espèces qui, depuis presque soixante numéros maintenant, s’évertue à parler de tout sauf du sommaire. Mais aujourd’hui c’en est trop.
Jusqu’ici l’argument “naturel” était le fer de lance de ce que ses détracteurs appellent la “théorie du genre” : sexe et genre étaient bien alignés (on ne voyait qu’une tête) mais c’était compter sans les souris pygmées africaines (et pas seulement elles). Non seulement sexe et genre sont deux choses différentes mais voilà que, par leur faute, le sexe chromosomique est dissocié du sexe gonatique (pour en savoir plus, lisez l’article page 16, il est excellent). Après avoir été contraints d’intégrer que l’orientation sexuelle n’était ni un choix, ni une maladie ; que même les lions pratiquaient l’homoérotisme ; que les albatros élevaient des petits entre filles ou que les mérous changeaient de sexe, on pensait être un peu tranquille. Il a encore fallu que l’ethnologie se mêle de relativiser l’organisation dite transculturelle de la “famille nucléaire” – un papa, une maman – en recensant tous ces peuples où les enfants sont élevés par les oncles et tantes ou même des individus qui n’ont aucun lien “de sang” avec eux. Soit ! Qu’il existe des pratiques culturelles et sexuelles un peu farfelues, passe encore, mais là c’est la biologie qui nous lâche…

À Hawaï, 30 % des couples d’albatros de Laysan, Phoebastria immutabilis, sont composés de deux femelles. Notez que si ce n’était pas le cas, la photo serait identique (cliché USFWS Pacific/CC).
Malheureusement la biologie étudie la vie, et la vie ce n’est pas bien rangé, c’est le foutoir… Si j’osais je dirais qu’une souris pygmée n’y retrouverait pas ses petits.
Les règles naturelles et universelles tombent les unes après les autres, les invariants se mettent à varier, les choses simples se compliquent à l’infini. C’est toujours inconfortable, il faut parfois se faire violence, mais c’est aussi une source de plaisir. Car lorsque les sciences, mais aussi les arts – et ce qu’ils nous disent du réel – mettent en lumière nos mécaniques de pensée et y déposent leur grain de sable, ils nous poussent hors de notre petite boite. Dehors, c’est flippant mais c’est aussi beaucoup plus grand.
On peut voir comme un paradoxe le fait que, si la science se construit grâce aux catégories en rangeant frénétiquement, c’est aussi elle qui nous apprend à nous en libérer pour nous mener à la tolérance.
Soyez certains que malgré nos efforts – pour ceux qui en font – et pour chacun d’entre nous – surtout ceux qui se pensent épargnés – il restera toujours dans notre cerveau paresseux une bribe d’apriori social ou sexuel, un lambeau de certitude excédentaire auquel il faut régler son compte.

Parents Iñupiat, peuple autochtone d’Alaska qui, malgré ses conditions de vie difficiles, a le bon goût d’élever ses enfants comme nous (cliché E. S. Curtis, 1929/CC).




