Kyrnos Publications

La science, c’est pas chic

Édito

Édito du Numéro 57 (Septembre à Novembre 2025)

Des oiseaux vénéneux

Publié le 15 août 2025

Conçu par Jean Perrin, prix Nobel de physique, et adoubé par le gouvernement Blum issu du front populaire, le Palais de la découverte ouvre ses portes en 1937 et rencontre immédiatement un succès populaire. Il connait plusieurs évolutions jusqu’à sa fermeture pour rénovation en 2020. Alors qu’il devait rouvrir en 2024, puis 2025, le projet s’enlise dans des conflits avec le ministère de la Culture et est “reporté” sans plus de précision : un drame pour les médiateurs qui ont travaillé d’arrachepied à cette réouverture et une source d’inquiétude pour tous les salariés du palais. Raison évoquée : le Centre Pompidou a besoin d’espace (des 1  200 m2 à l’origine prévus pour les expositions temporaires) et argument-massue à l’appui : les geeks ont déjà la Cité des sciences… alors que les amateurs d’art, à Paris, n’ont qu’une centaine de musées dédiés à leur passion. Cet évènement n’est que le symptôme d’une longue maladie dont je constate les effets depuis que j’ai trouvé et mis en pratique ma vocation. Ne soyons pas injustes, il y a eu quelques améliorations au cours du temps (parfois cosmétiques) : on a accepté l’usage du mot “vulgarisation” après s’être épuisé à chercher des alternatives comme le ridicule “rendu au public”. Au tournant des deux précédents siècles Jean Rostand le disait pourtant déjà « Acceptons donc résolument, courageusement ce vieux mot, consacré par l’usage, de vulgarisation, en nous souvenant que vulgus veut dire peuple et non vulgaire ». Puis est apparue l’expression “culture scientifique”. Il n’y avait plus de hiérarchie entre les savoirs, il n’y avait plus de vraie ou de sous-culture, mon petit cœur s’emballait.

Le grand hall du Palais de la découverte, en 2016.

Grand hall du Palais de la découverte à Paris. Un trop bel écrin pour la science ? (cliché Thesupermat/CC).

Mais la vulgarisation scientifique est née avec Les merveilles de l’Industrie selon le titre de l’un des multiples ouvrages de Louis Figuier. On sait aujourd’hui que l’industrie n’est pas merveilleuse et que l’ingéniosité humaine a de nombreux revers. Mais la vulgarisation est aussi née sous l’impulsion d’hommes issus du “vulgaire”, comme le communiste Paul Langevin, qui se sont battus pour que personne ne soit privé de l’information scientifique, pour la simple raison qu’elle est un enjeu fondamental de lutte contre les injustices sociales.

La question de la vulgarisation est donc clairement politique : la démocratisation du savoir est un facteur de démocratisation tout court. Mais voilà, nos élites trouvent que la science, c’est moins chic que la peinture ou la musique. Pourquoi ? Parce qu’ils sont déjà issus de l’élite et que, dans leur monde, il n’y a qu’une forme de culture et elle n’est pas scientifique. La crise du Covid l’a magistralement prouvé. On ne se moquera jamais de vous parce que vous ne savez pas de quoi vos cellules sont constituées, ni pourquoi vos cheveux se dressent sur votre tête avec l’électricité statique, mais vous serez la risée de tous si vous n’avez jamais écouté La Traviata.

Alors foncez de l’autre côté du bâtiment, dans l’aile est du Grand Palais où vous pourrez, si vous êtes riche, assister au défilé Chanel ou au Petit Palais, où vous pourriez admirer les impressionnistes (encore). En souvenir de cette belle journée vous pourrez vous offrir un coffret de trois savons parfumés, édité en hommage à Marie-Antoinette par la Réunion des musées nationaux, pour la modique somme de 39,90 €.

Que pouvait-on attendre de notre ministre de la Culture qui, à peine investie de cette noble charge, faisait preuve de sa culture scientifique et soumettait le patrimoine archéologique aux intérêts financiers en déclarant qu’il valait mieux « mettre de l’argent dans la restauration du patrimoine plutôt que de creuser un trou pour un trou ». Le palais Galliera, à priori, ne risque rien.

Dans Science et avenir Laurent Chicoineau, directeur du Quai des Savoirs à Toulouse déclarait de son côté « N’y avait-il pas déjà une arrière-pensée politique et idéologique pour dégager le Palais des “beaux quartiers”  » ? Je lui laisse le dernier mot.

Pétition

Cécile Breton

Journaliste, rédactrice en chef d’Espèces

breton especes
Cet édito a été publié dans le Numéro 57 d’Espèces :

Des oiseaux vénéneux

Couverture n° 57