Veillir, on le sait tous – du moins ceux qui ont la chance d’être vieux – c’est apprendre à reconnaitre ses semblables. Avant cela, il faut bien évidemment savoir à quoi on ressemble soi-même… mais le “connais-toi toi-même” ne suffit pas aux animaux éminemment sociaux que nous sommes, il faut ensuite partir à la recherche des autres.
Certains choisissent de s’inscrire à un club de randonnée, d’autres deviennent adeptes d’une secte et d’autres encore créent un titre de presse. Ce n’est pas le moyen le plus simple ni le plus rapide, mais après avoir beaucoup tergiversé dans ce que l’on a coutume d’appeler “mon parcours professionnel”, j’ai finalement compris que ce qui importait véritablement n’était pas quel métier choisir, mais avec qui l’exercer. Espèces fut donc le prétexte pour créer une petite société rêvée, protectrice et solidaire, soudée par les mêmes convictions, passionnée par les mêmes sujets bizarres. C’était la seule façon d’atteindre un objectif qui, comme souvent dans l’existence, ne s’est révélé qu’une fois atteint. J’avais bien tenté la recherche, mais ma carrière d’archéologue s’est soldée par ce que l’université appellerait un abandon et que je serais plutôt tentée de qualifier d’éveil salvateur. À ma décharge, j’ai plusieurs handicaps de taille : d’abord je ne suis pas capable de maintenir mon intérêt sur le même sujet très longtemps – tout en étant fascinée par tous ceux qui le peuvent – ; ensuite, n’ayant aucune mémoire je ne suis jamais lassée d’apprendre puisque j’oublie tout. Je sais que beaucoup d’entre vous se reconnaitront un peu dans ce portrait. C’est la cerise sur le gâteau d’Espèces.

Benoit Grison, par Jean-Éric Fabre
Ce prologue trop personnel tente d’expliquer ce qui a dernièrement tant bouleversé notre petite société idéale, Benoit Grison nous a quittés, en février. Ils ne sont pas très nombreux ceux qui forment le cœur battant d’Espèces, ils sont précieux.
Malgré mon acharnement besogneux, je ne parviens toujours pas à décrire ce “semblable” qui ne ressemblait à personne. Bien entendu, il était docteur en sciences cognitives, biologiste et sociologue des sciences et nous avions la chance de le compter parmi les membres du comité scientifique d’Espèces depuis presque dix ans. Mais c’est un bien maigre pédigrée pour celui dont les connaissances étaient si vastes et les centres d’intérêt si divers. Une personnalité rare, qui réunissait des traits de caractère qui chez tant d’autres s’opposent : incroyablement érudit et perfectionniste, il était plein d’humilité et d’humour. Au long de ces discussions qui passaient des sujets les plus sérieux aux plus futiles, Benoit était capable de vous donner le sentiment que, malgré votre ignorance, vous aviez aussi quelque chose à lui apprendre. Rien, ni personne, n’était indigne de sa curiosité et de ses attentions pleines de pudeur.
« On ne se créé pas de vieux camarades » disait Saint-Ex.
Ce portrait ne me satisfait toujours pas alors, avec l’aide de Saint-Exupéry, je dirais simplement qu’il était
pour moi ce “camarade” dont il parle si bien. Un nom au parfum désuet qui va, cette fois, comme un gant, à celui qui me donnait du “très chère amie” et qualifiait certains articles d’“épatants”.
Je sais que nous sommes nombreux à ressentir cruellement l’absence de cet électron pourtant libre. Peut-être sommes-nous nombreux, aussi, à nous demander ce que nous avons apporté à celui qui donnait tant.
Mais loin de se confondre en regrets, la peine qui nous unit donne aussi un peu plus de corps à notre “petite société” et de prix aux amitiés qui la composent. Il serait fastidieux pour vous, lecteur, de citer tous ses membres, il vous suffit de savoir que chaque numéro, comme celui-ci, y prend sa source.




