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Merci les gens

Édito au numéro 52/Juin 2024/Cochenilles, lichens, murex, garance… Les pigments rouges issus du vivant - par Cécile Breton

Le mois d’avril 2024 aura été agité. Certains d’entre vous l’ont sans doute appris : le 28 mars dernier, notre site internet a été piraté. Notre page d’accueil a soudain été remplacée par une triste page blanche avec pour seul ornement une demande de mot de passe. Autant dire que, pour un éditeur, la page blanche fait remonter du fond des âges une terreur qui hante la corporation depuis Gutenberg. Soudain, plus de contact avec le monde extérieur, silence radio, les courbes des ventes qui s’effondrent, les prestataires en weekend…

Dans les moteurs de recherche, des caractères japonais ont remplacé peu à peu la description de notre page. Mais pourquoi tant de haine ? Qu’est-ce qu’Espèces a bien pu faire à ce peuple des antipodes pour qu’il nous impose un embargo aussi radical ? Certes, nous avons un peu tardé à célébrer le centenaire de la naissance de Jean-Henri Fabre, leur entomologiste français préféré (voir p. 26), mais la riposte nous semblait démesurée. Dans la liste des abonnés, il y a un Japonais !

Preuve est faite que les monstres du folklore japonais, les Yokai, s’en prennent parfois aux larves de cochenilles (gravure sur bois issue de L’histoire illustrée de cent démons, de Kyôsai Kawanabe, 1890, Metropolitan Museum of Art).
Preuve est faite que les monstres du folklore japonais, les Yokai, s’en prennent parfois aux larves de cochenilles (gravure sur bois issue de L’histoire illustrée de cent démons, de Kyôsai Kawanabe, 1890, Metropolitan Museum of Art).

Ainsi notre cerveau doit-il trouver des raisons rationnelles aux évènements inexplicables, aux injustices qui nous frappent : c’est ainsi que naissent les théories du complot et les religions. Mais avant d’écrire à ce malheureux abonné pour lui demander des explications et risquer de provoquer une autre injustice, nous avons eu un meilleur réflexe : celui de lancer une bouteille à la mer sur les réseaux sociaux qui, quoi qu’on en dise, ne sont pas seulement utiles pour diffuser mondialement notre trop-plein de frustration et de haine. Et là, grâce au relai du camarade Monvoisin – dont je vais encore heurter l’humilité – ce ne sont pas un, mais plusieurs spécialistes de la sécurité informatique qui nous ont proposé leur aide. L’un d’entre eux a donc passé son weekend à nous sortir de l’ornière, un “quelqu’un” qui ne souhaite pas être cité et ne demande rien en retour, pas même un numéro gratuit. Il y a des gens comme ça… il me l’a rappelé, je vous le rappelle à mon tour.

De nos lecteurs, nous n’avons reçu que des encouragements et des conseils avisés, ce qui confirme que, comme notre prestataire d’abonnements m’en faisait récemment la remarque : « Ils sont vraiment sympas vos lecteurs ! ».

Je dois encore vous faire mes excuses pour avoir profité de ces deux pages pour vous parler de nos petits problèmes techniques, mais la vie d’une modeste rédaction comme la nôtre n’est pas lisse et nous ne pourrons (ni n’essaierons de) garder en toute occasion “la lèvre supérieure rigide” comme disent les Anglais. Nous savons que la vie, c’est le chaos, et qu’elle est belle parce qu’imparfaite.

Et si Espèces est toujours là après le Covid, les faillites de certains de ses prestataires, l’effondrement de la distribution de la presse, l’inflation, c’est que, comme le dit le Dr Ian Malcom dans Jurassic Park, « La vie trouve toujours un chemin ». Pour finir, merci à ce robot nippon aveugle qui a hacké notre site et exploité une faille de sécurité dont – soit dit en passant – nous étions responsables, car il nous a permis de rencontrer certains de ceux que l’on appelait autrefois des “honnêtes gens”.